Si les spécimens de flore et de faune fossilisés ont été figés dans le temps
par un concours de circonstances géologiques bien particulier, c’est qu’ils
renferment en eux la mémoire d’époques révolues, témoins silencieux de
l’évolution des espèces. La diversité et le nombre impressionnant de
fossiles au Liban ont attiré l’attention de collectionneurs, amateurs
avertis. Sachant que des études ont déjà été entreprises sur la faune
fossilisée (notamment les poissons), les Drs Edouard Makhoul et Magid
Abi Saab, médecins de leur état, ont pris l’initiative, avec un
groupe de passionnés de paléontologie dont des professeurs de l’Université
libanaise, de lancer une action qui permette de mieux décrypter le message
des fossiles d’espèces végétales, beaucoup plus rares que les autres.
Il y a trois ans, le Dr Makhoul, propriétaire d’une collection de fossiles
végétaux qu’il a toujours désiré mettre au profit de la science, entreprend
de contacter Georges Barale, professeur en paléobotanique à
l’Université Claude Bernard Lyon I. L’intérêt de l’expert français pour les
fossiles trouvés au Liban s’est accru lors d’une visite qu’il a effectuée au
pays l’année dernière, et au cours de laquelle il a fait le tour de
plusieurs gisements. Depuis, des échantillons sont envoyés par le Dr
Makhoul au laboratoire de l’université lyonnaise, et la première
étude approfondie sur la paléobotanique au Liban a été mise sur les rails.
Le Pr Barale donnera une conférence le 8 novembre prochain aux Créneaux, à
Achrafié, à 19h30, intitulée : "La flore au cours des temps géologiques.
Intérêt des gisements libanais". C’est au cours de cette conférence qu’il
exposera les premiers résultats de sa recherche. Sans vouloir anticiper les
premières conclusions de l’expert français, le Dr Makhoul peut
cependant certifier que "l’étude sera à même de révéler l’existence
d’espèces inconnues jusqu’alors et de recueillir de nouvelles données sur
des espèces connues".
La collection de fossiles d’espèces végétales du Dr Makhoul
provient presque entièrement d’un gisement à Nammoura, sur les hauteurs de
Nahr Ibrahim (caza de Jbeil), à 500 mètres d’altitude. Feuilles d’arbres,
plantes terrestres et aquatiques s’ajoutent aux coraux, aux coquillages, aux
invertébrés, aux dents de requins, etc. C’est le village de Mazraat
Bani Saab (caza de Bécharré) qui détient le record en matière de
coraux trouvés entiers, comme l’indique le Dr Abi Saab,
originaire de cette région riche en fossiles de tout genre. Parlant du gisement de Nammoura, le Dr Makhoul indique qu’il a
dû comporter, il y a des millions d’années, des îlots de terre ferme dans
des étendues d’eau, d’où le fait qu’on y trouve des fossiles de plantes
terrestres et aquatiques. Les feuilles d’arbres fossilisées prouvent
l’existence de forêts denses à cet endroit, notamment formées d’espèces qui
peuplent toujours notre région, comme les conifères par exemple.
Des blocs qui s’ouvrent comme un livre
Ce site, comme le reste du Liban, a une autre particularité : il est situé
sur la frontière entre deux formations géologiques, la plaque arabique et la
plaque d’Eurasie. "Il s’agit de toute évidence d’un amalgame de ces deux
formations, explique le Dr Makhoul. Il reste à déterminer si
les fossiles trouvés sont ceux de plantes caractéristiques des deux régions,
ou si cette flore est une sorte de mélange qui serait, à ce moment-là, très
particulière." Le gisement est également riche en poissons - surtout des
requins -, en tortues, en reptiles, en insectes... "Il n’est pas facile de
tomber sur un fossile, précise cependant ce passionné de paléobotanique.
Nous passons des journées entières sur le site avant de trouver un spécimen."
D’ailleurs, il n’y a aucun moyen de vérifier si un bloc de pierre renferme
un fossile ou non. C’est par tâtonnement qu’on découvre ces petites
merveilles. Il faut casser le bloc qui s’ouvre en deux sous l’effet du choc,
comme un livre, d’où le fait que les parois sont lisses. Parfois une tache
brune attire l’attention d’un œil exercé. Mais c’est le hasard qui joue le
plus grand rôle dans cette drôle de chasse.
Les fossiles sont assez communs au Liban. Ils sont variés et datent d’ères
géologiques différentes, allant du jurassique (plus de 150 millions d’années),
au crétacé (plus de 60 millions d’années), au tertiaire (environ 40 millions
d’années). Leur formation est due à un phénomène géologique très particulier
auquel ont été exposés ces spécimens animaux et végétaux à leur mort, il y a
des millions d’années : quand le cadavre se retrouve au fond de l’eau, s’il
est recouvert très rapidement de tourbe ou de sable et donc privé d’oxygène,
il se fossilise au lieu de se décomposer. Avec le temps, toute matière
organique disparaît, d’où le fait que la trace visible n’est qu’une
empreinte minérale. Fascinant. Interrogé sur la réelle portée de l’étude
préparée actuellement par le Pr Barale, le Dr Abi Saab souligne qu’elle présente
trois avantages majeurs : une importance scientifique pure qui permet de
répertorier les espèces ayant vécu dans cette région du monde, un intérêt
culturel et touristique fondé sur une mise en valeur des richesses
naturelles du Liban, et une occasion de mieux connaître l’environnement et
de lutter contre les problèmes écologiques. "Une grande partie des régions
libanaises est riche en fossiles, explique-t-il. L’expansion urbaine peut
causer la perte de gisements précieux. Nous voulons attirer l’attention des
auteurs du futur plan d’urbanisme national sur la nécessité d’inclure
l’étude du sol dans les procédures d’obtention des permis de construction,
afin de protéger cette richesse naturelle." Il faut noter également que
cette étude constituera le premier document complet sur l’histoire de la
flore et son évolution au Liban.